Les Chauves-Souris en Charente : Ambassadrices de la Nuit, Sentinelles de Nos Écosystèmes

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Quand l’obscurité révèle des trésors volants

À la tombée de la nuit, alors que le tumulte du jour s’apaise en Charente, un autre monde s’éveille. Un monde silencieux, mais d’une activité frénétique, peuplé de créatures mystérieuses et souvent méconnues : les chauves-souris. Loin des mythes et des superstitions, ces mammifères volants sont de véritables joyaux de notre biodiversité, des alliées précieuses de l’homme et des indicateurs de la santé de nos écosystèmes. Leur présence, souvent discrète, révèle la richesse de nos paysages, qu’il s’agisse de nos forêts anciennes, de nos vastes plaines agricoles, ou même de nos villages.

Cet article invite à percer les secrets de ces ambassadrices de la nuit en Charente. Nous plongerons dans la diversité de leurs espèces, leur mode de vie fascinant, les services écologiques inestimables qu’elles nous rendent, les menaces complexes qui pèsent sur leur survie et les efforts remarquables déployés localement pour leur protection. Mettre en lumière le rôle essentiel des chauves-souris est une démarche cruciale pour cultiver une Charente verte qui embrasse l’intégralité de sa biodiversité, du jour à la nuit.

I. Un monde nocturne d’une richesse insoupçonnée : les espèces de chauves-souris charentaises

La Charente, avec ses paysages variés et son climat tempéré, est un département particulièrement propice à l’accueil d’une grande diversité de chiroptères. Sur les 36 espèces de chauves-souris recensées en France métropolitaine, plus de 20 espèces sont présentes et régulièrement observées en Charente, ce qui témoigne de la richesse de nos habitats.

En milieux boisés et forestiers

Nos vastes massifs forestiers, comme la forêt de la Braconne, la forêt de Horte ou la forêt de la Double, sont des refuges essentiels pour des espèces arboricoles.

  • Le Grand Murin (Myotis myotis) : C’est l’une des plus grandes chauves-souris d’Europe. Il chasse les gros insectes terrestres (carabes, courtilières) au ras du sol, souvent en lisière de forêt ou dans les prairies. Ses colonies de reproduction, qui peuvent atteindre plusieurs centaines d’individus, s’installent souvent dans les combles de vieilles bâtisses ou les cavités souterraines en lisière forestière.
  • Le Murin de Bechstein (Myotis bechsteinii) : Très lié aux vieilles forêts feuillues (chênaies) riches en bois mort, il chasse les insectes sur les troncs et dans la canopée. Sa présence est un excellent indicateur de la qualité écologique des massifs forestiers charentais.
  • Les Noctules (Nyctalus noctula, Nyctalus leisleri) : Ces chauves-souris puissantes volent haut et vite, chassant les insectes en plein ciel. Elles gîtent souvent dans les cavités des vieux arbres. La Forêt de Horte, avec ses chênes pluricentenaires, est un site d’intérêt pour ces espèces.

Les habitantes des milieux urbains et agricoles

Nos villages, bourgs et campagnes offrent également des gîtes et des terrains de chasse pour de nombreuses espèces :

  • Les Pipistrelles (Pipistrellus pipistrellus, Pipistrellus kuhlii, Pipistrellus pygmaeus) : Ce sont les plus petites et les plus communes de nos chauves-souris. On les observe souvent dès le crépuscule en milieu urbain, chassant les moustiques autour des lampadaires. Elles se logent dans les fissures des murs, derrière les volets ou sous les tuiles.
  • Le Grand Rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum) et le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros) : Caractérisés par leur « nez en forme de fer à cheval », ces espèces sont très sensibles aux perturbations. Elles gîtent dans les bâtiments anciens (églises, granges, châteaux) et chassent dans les milieux bocagers et forestiers. La préservation des vieilles granges calcaires du Cognaçais est cruciale pour ces espèces.
  • Les Murins de Daubenton (Myotis daubentonii) : Surnommées les « chauves-souris pêcheuses », elles chassent les insectes au ras de l’eau, sur le fleuve Charente et ses affluents. Elles sont un signe de la bonne santé des populations d’insectes aquatiques.

Les reines des milieux souterrains

La géologie calcaire de la Charente est propice au développement de réseaux karstiques (grottes, cavités souterraines, anciennes carrières). Ces milieux souterrains, dont l’humidité et la température sont stables, sont des sites vitaux pour :

  • L’hibernation (d’octobre à mars-avril) : Les chauves-souris s’y regroupent par milliers pour passer l’hiver en léthargie, réduisant leur métabolisme.
  • Les gîtes de transit ou de reproduction pour certaines espèces.
  • Des espèces comme le Minioptère de Schreibers (Miniopterus schreibersii) ou le Vespertilion de Capaccini (Myotis capaccinii) sont fortement liés à ces habitats souterrains pour une partie de leur cycle de vie. Les anciennes carrières de pierre, comme celles du Fontaury ou de Crouin près de Cognac, sont des sites d’hibernation et de transit reconnus pour plusieurs espèces.

II. Des services écologiques inestimables : des alliées de nos territoires

Bien au-delà de leur singularité, les chauves-souris sont de véritables ingénieurs de nos écosystèmes, rendant des services essentiels souvent sous-estimés.

Des anti-moustiques et anti-nuisibles naturels

C’est leur rôle le plus connu et le plus direct pour l’homme. Les chauves-souris sont d’incroyables régulatrices de populations d’insectes. Une seule petite Pipistrelle peut consommer l’équivalent de son poids en insectes par nuit, soit jusqu’à 3 000 moustiques ! Les espèces plus grandes, comme les Murins, chassent des insectes considérés comme des « ravageurs » des cultures ou des forêts (papillons nocturnes, coléoptères). Elles sont un précieux auxiliaire naturel de l’agriculture, réduisant la nécessité de recourir aux pesticides. Pour la viticulture en Charente, leur rôle dans la prédation de certains insectes nocturnes (comme les vers de la grappe) est de plus en plus valorisé.

Indicateurs de la santé environnementale

Les chauves-souris sont des bio-indicateurs remarquables. Étant au sommet de la chaîne alimentaire des insectes et occupant des gîtes spécifiques, leur présence, diversité et état de santé reflètent directement la qualité de l’environnement :

  • La qualité de l’air et de l’eau (qui impactent les populations d’insectes).
  • La présence de vieux arbres et de bois mort dans les forêts (essentiels pour les espèces arboricoles).
  • La qualité des habitats agricoles (présence de haies, de prairies naturelles, réduction des pesticides).
  • La préservation des milieux souterrains (sans dérangement). Un déclin des populations de chauves-souris est donc un signal d’alarme pour l’ensemble de l’écosystème.

Dispersatrices de graines et pollinisatrices (mais ce n’est pas tellement le cas en France)

Bien que moins prégnant en Europe qu’en milieu tropical (où certaines chauves-souris sont des pollinisatrices majeures de plantes comme les agaves ou les bananes), les chauves-souris peuvent contribuer localement à la dispersion de graines via leurs fèces, participant ainsi à la régénération de certaines forêts.

III. Les menaces sur les chauves-souris charentaises : un silence qui alarme

Malgré leur rôle écologique fondamental, les chauves-souris sont parmi les mammifères les plus menacés en Europe. La Charente ne fait pas exception, confrontée à plusieurs défis majeurs.

Perte et fragmentation des habitats : une double peine

C’est la menace la plus grave. Les chauves-souris ont des besoins complexes en termes de gîtes (hibernation, reproduction, chasse) et de terrains de chasse, souvent interconnectés.

  • Disparition des gîtes : La rénovation des bâtiments anciens (combles, églises, granges) sans aménagement pour les chauves-souris, la destruction de vieux arbres (élagage excessif, coupe du bois mort), la fermeture ou la destruction de cavités souterraines (anciennes carrières) sont autant de pertes de refuges vitaux. De nombreuses colonies du Grand Rhinolophe ont disparu suite à des rénovations non adaptées.
  • Fragmentation des paysages : L’intensification agricole (remembrement, arrachage des haies), l’urbanisation croissante, et la construction d’infrastructures (routes, zones commerciales) fragmentent les corridors écologiques. Les chauves-souris peinent à se déplacer entre leurs gîtes et leurs zones de chasse, augmentant le risque de mortalité routière ou de prédation. Une route à fort trafic peut devenir une barrière infranchissable pour elles.

L’usage des pesticides et la baisse des proies

La dépendance des chauves-souris aux insectes rend leur survie directement liée à la santé des populations d’insectes. L’usage massif de pesticides en agriculture réduit drastiquement la disponibilité des proies, entraînant des famines, un affaiblissement généralisé et une diminution des taux de reproduction. Les pesticides peuvent également s’accumuler dans le corps des chauves-souris via la consommation d’insectes contaminés, causant des empoisonnements chroniques. Les études menées par différents groupes d’études et de défenses des chiroptères montrent ce lien direct.

Dérangement humain et destruction directe

Malgré leur statut d’espèces protégées, les chauves-souris sont parfois victimes de dérangement intentionnel ou non. La visite non contrôlée de grottes ou de carrières en période d’hibernation peut réveiller les chauves-souris, entraînant une perte d’énergie fatale. La destruction de colonies par ignorance ou peur est un fléau. L’utilisation de produits chimiques pour le traitement des charpentes dans les combles occupés par des chauves-souris peut aussi leur être létal.

Changement climatique : un impact croissant

Le changement climatique induit des perturbations :

  • Des hivers plus doux peuvent provoquer des réveils précoces des chauves-souris, épuisant leurs réserves.
  • Des sécheresses estivales prolongées diminuent les populations d’insectes, notamment aquatiques, affectant la nourriture disponible.
  • Des phénomènes météorologiques extrêmes (tempêtes) peuvent détruire les gîtes arboricoles.

Collisions avec les véhicules et éoliennes

Les routes et les éoliennes représentent des dangers physiques. Les chauves-souris sont vulnérables aux collisions avec les véhicules, surtout quand elles chassent à basse altitude le long des routes bordées d’arbres. Les parcs éoliens, bien que cruciaux pour la production d’énergie verte, peuvent causer une mortalité significative chez les chiroptères, nécessitant des études d’impact et des mesures d’atténuation (bridage en période de forte activité).

IV. Protéger et restaurer : l’engagement charentais pour les chauves-souris

La Charente est un département actif dans la protection des chauves-souris, grâce à la mobilisation d’acteurs variés et à la mise en place de mesures concrètes.

Le rôle essentiel des associations spécialisées

L’association Charente Nature est un acteur majeur et historique de la conservation des chauves-souris dans la région. Leurs actions sont multiples :

  • Inventaires et suivis scientifiques : Ils réalisent des comptages hivernaux dans les gîtes souterrains, des captures au filet au printemps et en été pour identifier les espèces, et des écoutes ultrasonores (détection des cris grâce à des enregistreurs spécifiques) pour dresser des cartes de répartition. Ces données sont cruciales pour évaluer l’état des populations et orienter les actions.
  • Protection et aménagement des gîtes : En partenariat avec les propriétaires (communes, particuliers), ils sécurisent les sites (grilles anti-intrusion), aménagent des accès pour les chauves-souris dans les bâtiments rénovés, et installent des nichoirs spécifiques (gîtes artificiels) dans les forêts ou les jardins.
  • Expertise et conseil : Ils interviennent auprès des collectivités et des aménageurs (promoteurs, agriculteurs, gestionnaires forestiers) pour intégrer la problématique des chauves-souris dans les projets d’aménagement du territoire.

Actions des organismes institutionnels et des collectivités

  • Le Conseil Départemental de la Charente et la Région Nouvelle-Aquitaine soutiennent financièrement les études et les actions de conservation.
  • L’Office Français de la Biodiversité (OFB) assure la police de la nature et participe au suivi des espèces protégées, en lien avec les associations.
  • Les Parcs Naturels Régionaux (notamment le PNR Périgord-Limousin qui touche la Charente) intègrent la protection des chiroptères dans leurs chartes et leurs plans d’action.
  • Des communes charentaises labellisées « Refuge LPO » ou « Commune Nature » s’engagent à préserver les habitats et à réduire les nuisances (pollution lumineuse).

Implication des propriétaires et du monde agricole

  • Le programme « Refuge pour les Chauves-Souris » de la Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères (SFEPM) encourage les particuliers et les agriculteurs à protéger les gîtes sur leurs propriétés en signant des conventions.
  • Les Mesures Agro-Environnementales et Climatiques (MAEC) incitent les agriculteurs à maintenir des haies, des bandes enherbées et à réduire l’usage des pesticides, créant ainsi des terrains de chasse plus riches en insectes.
  • Le développement de la viticulture durable et biologique en Charente, soutenue par le BNIC, contribue à un environnement moins impacté par les produits chimiques, bénéficiant aux populations d’insectes et donc aux chauves-souris.

Sensibilisation et éducation du public

  • La Nuit Internationale de la Chauve-Souris, organisée chaque année en août, est l’occasion de nombreuses sorties en Charente pour découvrir ces animaux, écouter leurs ultrasons et comprendre leur rôle. La Maison de la Nature et de l’Environnement de la Charente est souvent un point de ralliement pour ces événements.
  • Des expositions, des conférences et des ateliers sont régulièrement proposés au public et aux scolaires pour démystifier les chauves-souris et promouvoir leur protection.

Pour résumer : les chauves-souris, un engagement fort pour la Charente de demain

Les chauves-souris sont bien plus que de simples créatures de la nuit ; elles sont des indicateurs précieux de la santé de nos écosystèmes et des régulatrices naturelles indispensables. Leur présence en Charente, avec sa diversité d’espèces, est un témoignage de la richesse de notre patrimoine naturel. Leur protection est un enjeu majeur qui nous concerne tous.

En agissant pour préserver leurs gîtes, en réduisant notre empreinte écologique, en soutenant une agriculture respectueuse de la biodiversité, et en sensibilisant notre entourage, nous contribuons à assurer la survie de ces mammifères uniques. Faire de la Charente un territoire où les chauves-souris prospèrent, c’est s’engager pour une Charente verte résiliente, où la cohabitation entre l’homme et la nature est non seulement possible, mais souhaitable et fructueuse, du lever au coucher du soleil.

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